Y aurait-il un peu de lumière au-delà de cet interminable orage ?

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Photographie extraite de la série « Les vivants » de Dominique Loreau.

Conversation

  • Ça va ?
  • Ça va, mais ça ne va pas.
  • Il y a comme un malaise.
  • Un trou dans le temps.
  • Un horizon bouché.
  • Les jours se ressemblent.
  • On attend.
  • La fin.
  • De la vague. De cette vague- ci !
  • Faut s’adapter, être inventif comme ils disent.
  • S’adapter ou mourir…
  • Ils appellent ça se réinventer.
  • Alors, écrire ?
  • Écrire quoi ?
  • Je ne sais pas.
  • Il est trop tôt pour écrire quelque chose . J’ai l’impression que tout ce que je peux écrire ou penser est déjà dépassé.
  • Ou il est trop tard.
  • On ne sait pas de quoi demain sera fait.
  • Oh si !
  • On attend que tout redevienne comme avant.
  • Mais rien ne sera plus comme avant.
  • Le monde change à toute allure, alors qu’on a l’impression de faire du sur place.
  • Il change à notre insu, par en-dessous, par-derrière.
  • Par au-dessus.
  • Tu sais que les chinois veulent la lune ?
  • Je les comprends. Moi aussi.
  • Ils vont se l’approprier…
  • Et pendant ce temps, nous, on attend.
  • Qu’Ils décident tout pour nous.
  • Ce qu’on peut et ce qu’on ne peut pas faire.
  • On est tout content quand enfin Ils annoncent qu’Ils vont décider quelque chose : ouvrir les librairies, fermer les cafés, interdire les déplacements, permettre qu’on aille à 1km du domicile, puis à 5, puis de nouveau à 1… Enfin du changement ! Alors on est tous devant la télé comme devant un film à suspense.
  • On peut sortir, voir 1 personne, puis 2 puis 10 puis 1.
  • Et on n’a plus envie de voir personne.
  • C’est lourd.
  • Et en même temps on se sent si léger, comme inexistant.
  • Invisible.
  • Tu sais que j’ai travaillé pendant 30 ans dans une institution, et que depuis 15 jours c’est fini. Je m’en vais et personne ne s’en aperçoit, comme si je me perdais dans le brouillard et disparaissais. Personne ne m’a dit au revoir. On s’est perdu de vue, tout simplement. Et quand ils se rendront compte de ma disparition, elle aura eu lieu il y a si longtemps !
  • Qu’ils t’auront oubliée.
  • Oui. Comme si on avait tous la maladie d’Alzheimer. Un éternel présent.
  • On s’interdit d’avoir des désirs. De toute façon on ne pourra pas les réaliser. Alors on préfère ne pas souffrir.
  • On se consume.
  • On s’étouffe soi-même.
  • On vit au jour le jour, la petite promenade, le repas, la télé, le télétravail, la petite réunion zoom : Il y a quelqu’un dans l’écran ? Je suis là et toi ? J’arrive. Je ne te vois pas. Tu m’entends ? Je dois te donner l’autorisation d’entrer. Comment tu vas ? Très bien. Moi aussi. Alors commençons la réunion. Oui, ne perdons pas de temps, commençons….
  • Tu sais qu’il y en a qui ne sortent qu’une fois par mois pour faire leurs courses ?
  • Uniquement préoccupés par leur survie.

Silence

  • Il y a eu une rupture. Un choc. Le monde ne sera plus le même.
  • Qui sait à quoi il ressemblera ?
  • Une autre manière de vivre, de penser. D’autres paradigmes.
  • On est déjà hors du coup, dans les poubelles de l’histoire. Sensation étrange et désagréable de ne plus être d’actualité.
  • On se répète, là.
  • Que veux-tu faire d’autre ?

Silence

  • Bon, je m’en vais.
  • Où ?
  • Je ne sais pas
  • Tu n’iras pas loin. On ne peut plus rien faire, tout est fermé. Et il fait froid dehors, regarde comme il pleut.
  • Il faut que je m’en aille.
  • On ne peut voir personne, c’est dangereux. Et il y a un couvre-feu.
  • Je vais me promener tout seule dans un supermarché. Il fait chaud et il y a des gens. Ca me fera une vie sociale…
  • Tout le monde aura peur de toi. On te regardera de travers. On t’évitera. Tu n’auras qu’une envie, c’est de rentrer chez toi.
  • Dès que je sors, où que j’aille, j’ai l’impression que je vais être prise en faute et que je vais me faire engueuler ou verbaliser.
  • Alors parlons.
  • De quoi ?
  • Je ne sais pas.
  • Il n’y a rien à dire, tout le monde vit à peu près la même chose.
  • Et tout le monde pense à peu près à la même chose…
  • « Interdit de sortie, mais libre de penser » dit le slogan d’un journal.
  • Est-ce que la pensée ne se pas construit en lien avec le réel ? Moi je ne pense qu’en marchant, en vivant, en dérivant…
  • Mais qu’est-ce que le réel, maintenant ?
  • Je me souviens d’un temps où on prônait la dérive dans les villes. On marchait des jours entiers sans savoir où on allait. On se perdait. Juste pour découvrir et faire des rencontres inattendues. C’était chouette.
  • Maintenant on va, petit pas après petit pas.
  • Et on fait du sur place.
  • Heureusement que je rêve la nuit. Comment est-il possible de rêver d’autant d’actions palpitantes et passionnantes la nuit alors qu’il ne se passe rien la journée ? Je fais des cauchemars terribles, et pourtant je ne vis rien…
  • Les rêves ne m’intéressent pas. Je ne sais pas quoi en faire. Je n’ai pas envie de m’en souvenir.
  • Heureusement qu’il y a les rêves. J’ai l’impression d’y avoir une vraie vie. Je fais le tour de la planète, passant en un éclair d’un pays à l’autre, je vole, je nage, je meurs, j’ai peur, je suis euphorique, je fais l’amour, je fais des films, je rencontre des tas de gens et d’animaux, je revois des amis que je n’ai plus vu depuis des années, et même des morts… il n’y a que dans les rêves qu’on peut les revoir : on agit, on discute, pris dans d’étranges événements… Je peux te raconter un rêve si tu veux.
  • Non merci.
  • L’autre jour il m’est arrivé un truc incroyable au bois. J’ai levé les yeux et j’ai vu un écureuil roux sur une haute branche, poursuivi par deux perruches. Il fuyait de branche en branche et elles le poursuivaient en criant, où qu’il aille.
  • Et ?
  • Rien, il a été obligé de descendre d’un tronc et a continué à courir sur le sol. Et les perruches l’ont perdu de vue.
  • Pourquoi est-ce que des perruches poursuivent un écureuil ?
  • Aucun idée.
  • Peut-être juste pour s’amuser.
  • On n’est tranquille nulle part.
  • Non. À propos, la mère de la voisine est morte du Covid. En 2 jours, et la voisine l’a attrapé. Elle n’a pas pu aller à l’enterrement de sa mère.
  • Tu l’as vue ?
  • Oui, devant sa porte, avec un masque. On est restés loin l’une de l’autre, t’inquiète.
  • Il y a des amis que je n’ai plus vu depuis plus d’un an.
  • On n’ose pas les inviter. Pour notre santé et la leur.
  • On n’ose même pas leur téléphoner.
  • Ça ne se fait plus.
  • Et pour se dire quoi ?
  • Quand la pandémie sera derrière nous, on les aura oubliés.
  • On les croisera par hasard, dans la rue ou un musée ou un cinéma, si ça existe encore, et on ne les reconnaîtra à peine.
  • Tant ils auront vieilli et que leurs traits auront changé.
  • Il y en a qui auront tellement maigri, d’autres tellement grossi.
  • Des cheveux blancs.
  • Chauves.
  • Voûtés, rapetissés.
  • Des rides autour des yeux. Sur le front. Des bajoues tombantes.
  • Des taches brunes sur les mains.
  • Et ils ne nous reconnaîtront plus.
  • Nous, on ne vieillit pas !
  • On se dévisagera pendant un long moment… on s’approchera…on se regardera mieux…
  • Une ombre passera sur notre front.. un doute dans nos yeux… une hésitation…
  • Une envie d’évitement… mais trop tard, l’autre nous aura reconnu.
  • C’est toi ! Oui ! Quelle surprise ! Après tant d’années !
  • L’autre se reprend, se redresse, son regard se réveille.
  • Dire qu’on se voyait tous les jours !
  • On reconnaît un regard, ou une voix qui nous rappelle quelque chose, un autre temps.
  • Bientôt on croira reconnaître quelqu’un qui nous dira qu’il est le fils ou la fille de ceux à qui on croit s’adresser.
  • Je ne suis pas celle, ou celui que vous croyez… Oh pardon ! Tu lui ressembles tellement !
  • Nos anciens amis nous ferons peur.
  • Inquiétante étrangeté. On aura l’impression qu’ils se sont tous déguisés, qu’ils ont des masques. Des caricatures d’eux-mêmes.
  • Ils nous renverrons à notre propre dégradation.
  • Et on sera dans le nouveau monde.
  • Est-ce qu’on y aura encore une place ?
  • Je ne sais pas. Mais c’est à ce moment-là qu’on se rend compte qu’il n’y a plus de temps à perdre.
  • Pour ?
  • Vivre et réaliser nos désirs !

Silence

  • Bon, alors buvons et mangeons.
  • Oui, il reste du vin et des pâtes.
  • Heureusement qu’on a droit à un contact rapproché avec une personne !
  • Oui! Quelle chance incroyable! Dire qu’il y en a qui doivent boire tout seuls !
  • À la tienne !
  • À la tienne !

Silence

  • Tu ne veux vraiment pas que je te raconte un rêve ?

Dominique Loreau, cinéaste.

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