TikTok

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06 heures – Le réveil ne sonne pas. Comme d’habitude, le cauchemar avec ma bouche édentée et des gens qui veulent ma peau me donnent l’envie d’uriner et me poussent hors du lit. Je vous passe les ablutions. Quoique, au vu du succès de l’application TikTok, pourquoi ne pas placer, moi aussi, la petite caméra de mon IPhone devant le miroir ? Filmer et monter quelques secondes d’images percutantes et addictives… TikTok 1 D’une image l’autre, du visage froissé de la nuit aux chaussures lassées du jour ; quelques essais de tenues, avec en toile de fond un mari qui urine, comme un personnage de Stephen King, debout ensommeillé au-dessus sa cuvette. Fin.

07 heures – Prendre, la porte, le bus et le masque sous peine de…. Chercher une place assise, la plus éloignée des autres infectés potentiels. Il n’y en a pas. Rester debout, toucher le moins possible ce qui entoure. Pendant tout le trajet, j’essaie de garder un œil sur le bouton rouge qui demande l’arrêt. Je débusque les tousseurs. Le cas échéant, je demanderai que d’une façon ou d’une autre on les descende, ça fera de la place. Personne ne tousse, chacun a le nez sur son portable. Il y en un qui s’engueule avec sa femme et une autre qui regarde mon premier TikTok Je vous passe les ablutions. Ses yeux sourient, elle like ♥. Satisfait, mes yeux à moi retombent sur le bouton rouge qui a déjà été actionné six fois et mon arrêt est encore à vingt abribus. Vingt-cinq mains sans gant l’auront donc touché d’ici là. Vingt-cinq fois l’occasion d’être infecté. Ma station est déjà la prochaine. Personne ne semble vouloir descendre. J’hésite. Quelqu’un se préparerait-il ? Non, chacun reste sur son portable et celui qui engueule sa femme n’a visiblement pas l’intention de raccrocher. Sur le chemin vers le bouton, je vois que mon premier TikTok a été diffusé sur un autre portable. Un autre ♥. Belle journée. Je m’approche du bouton, il semble plus rouge encore La fièvre ? Petit regard alentours, personne ne bouge. Je me lance. J’essaie avec le coude, trop gros ! Je tire sur la manche de mon pullover Massimo Dutti, pas assez long ! Je le fais avec le dos de la main, le bus s’arrête et derrière moi six personnes me suivent, dont celui en bisbrouille avec sa compagne. Descendre, se désinfecter avec le gel hydroalcoolique… J’ai tout le kit de survie dans ma poche. Enlever le masque, frotter mes lunettes couvertes de buée. Respirer l’air de ma ville sous cloche.

08 heures – Marcher dans les rues jusqu’au bureau. TikTok 2 Des détritus et sous les détritus des hommes, des femmes, parfois des enfants. Des lances nettoient les squats d’infortune et l’odeur d’urine qui les accompagne. Impossible à filmer, l’odeur. Les poubelles débordent, les dépôts clandestins sont marqués d’une rubalise « dépôt clandestin ». Des hommes crachent, des enfants mendient, sans rubalise et sans masque. Fin

08 heures 30 – Dans le sas d’entrée, il y a une station sanitaire, humour de collègues qui préféraient associer l’objet plutôt aux « vacances » qu’à une borne de désinfection. Dans le sas, les gens s’entassent déjà, il fait froid. TikTok 3 Rien que du son. Pas d’image. Secret professionnel oblige. Je leur demande pourquoi ils viennent s’agglutiner. « C’est confinement ou pas ! ? ». Ils ont des mots pleins la bouche et ça se bouscule. « L’un après l’autre, SVP. Gardez vos distances, ne m’approchez pas ! Le masque, c’est sur la bouche ET le nez ! 1 mètre 50 SVP !»… « – Besoin d’un psy, mon père est mort. Besoin d’une composition de ménage. Un témoignage de bonne conduite. Un délai pour payer une facture. Une prescription de Pantomed 40 mg. Besoin de bander mon pied mordu par des chiens… C’est grave ! ». La dame, émue, décrit minutieusement une camionnette blanche remplie de noirs, d’arabes, de flamands violeurs et des bergers de Saxe-Cobourg-Gotha. Elle vient prévenir du danger, « C’est grave ! » Les gens dans le sas l’arrêtent. « C’est pas pour ici. Bureau de police. Fais de la place ! ». La dame s’énerve et menace d’en faire « révérence à ses majestés d’Anvers, de Lessines et de Düsseldorf ». L’un d’eux, plus crispé que les autres, l’accroche au mur comme le barde d’Astérix. La dame continue ses mises en garde les pieds dans le vide et les autres reprennent la liste des besoins : « Un vaccin contre la grippe. Un lit pour faire une sieste, y a jamais de place dans les hébergements, le soir. Comprendre ce document – c’est un avis d’expulsion. Un calmant. Je veux une IVG… « Trop tard. Merci. J’ai ce qu’il me faut. On a dépassé les 60 secondes et je ne pourrai de toute façon qu’en garder que 15’’, c’est plus percutant sur TikTok. Désolé. Merci. ». Je quitte le sas. Les besoins se resserrent, ils ont moins froid. Fin.

09 heures 30 – Dans le second sas d’entrée, une deuxième « station sanitaire ». L’usager (patient, utilisateur, bénéficiaire, malade, …) est seul face au plexi de l’accueil. Derrière celui-ci, mon collègue pose d’autres questions. « Votre masque est propre ? Vous toussez ? Crachez ? Fièvre ? Mal à la tête ? La gorge ? Diarrhées ? Non ? Alors pourquoi venez-vous ? » La noria des besoins se déverse à nouveau. « Désinfectez- vous les mains à la borne. C’est déjà fait ? Et bien recommencez, c’est plus prudent. Patientez là. On vient vous chercher ».

10 heures 40 TikTok 4 Dans la salle d’attente, un jeune sans papier crie qu’il n’a pas été payé, qu’il a travaillé toute la nuit et qu’il a été remercié au petit matin, sans salaire ! Il répète son injustice en boucle, en arabe, en français et l’inverse. Il prend un canif. Comme dans le bus, personne ne bouge. Je m’approche, il tend son couteau, moi ma caméra. Il hurle « J’ai faim ! C’est pas juste » et retourne la violence du monde contre lui. Ses avant-bras saignent. Du sang partout, des enfants pleurent, des infirmières accourent. Ce TikTok-là fera le buzz. Fin

11 heures 20 La Cocof impose une réunion impromptue : « Deuxième vague – dernières recommandations ». Dans la tempête, les vagues vont et viennent. On essaie de se connecter, on n’y arrive pas. On recommence, toujours pas. On envoie un texto pour dire que nous sommes là et pas là en même temps. Ubiquité Covid. On finit par y arriver. La réunion est presque terminée. Quelqu’un lit un extrait du Petit éloge des confins Chez les anciens, les confins sont ces territoires étranges, où se croisent monstres et merveilles. Ulysse y rencontre la nymphe Calypso, qui le retient à ses côtés, sept longues années, condamnant le héros des mers à l’immobilité forcée… « Quoi, sept ans encore ? » demande un participant affolé. Pour alléger l’atmosphère, un autre rapporte que les sex-shops de Lille ont été dévalisés et que les sept nains ont déjà écarté Atchoum. Personne ne rit.

12 heures 10 – Dans la salle de repos, un médecin parle à un confrère pendant que ma collègue lui tend un portable « C’est urgent !». Il demande la raison de l’urgence. « La dame poignardée est décédée. – Alors elle peut attendre, je la rappelle, note son numéro. – C’est sa fille au téléphone. – Je rappelle ! » Il reprend la conversation. Remonté autant qu’épuisé, il martèle que les mesures sanitaires gouvernementales sont imbéciles. Ce qu’il faut, c’est enfermer nos vieux et laisser vivre le virus. Protéger les anciens, leur histoire, leur passé et laisser les jeunes se faire une immunité. Un assistant social, sans autre commentaire lit un extrait de l’édito de Béatrice Delvaux Ce samedi, une grand-mère implorait sa fille : « Ma vie est derrière moi… Reprends ton vaccin pour la grippe, ce n’est pas grave s’il n’y en a plus, c’est toi qui dois vivre, pas moi ».

13 heures 10  – Une des infirmières du dispensaire a 30 ans. Elle ne pourra pas faire la teuf avec ses amis TikTok 5 L’équipe achète un Paris-Brest chez Gingko et 30 petites bougies chez Ali. On improvise un anniversaire dans la grande salle. Chacun est assis à un 1 m 50, c’est l’heure du déjeuner. On mange sandwich, salade ou restes de la veille. On enfonce les bougies. On débouche le mousseux, il ne pétille plus, comme le chant, derrière les masques, plus proche d’un prélude de Bach que de la célèbre chanson des sœurs Hill. La trentenaire souffle. On applaudit. On se lave les mains avant et après. On avale le Paris-Brest (aller simple). On enlève et remet le masque entre deux bouchées. On se regarde. On regarde l’heure. Quelqu’un s’essaie à l’humour façon Geluck : Il y a un âge où le budget bougie commence à dépasser le budget gâteau. On rit ou pas, derrière le masque, c’est kiff. Il est l’heure. Chacun retourne à son poste. Fin.

16 heures 15 – Réunion inter-services en vision-conférence. Le directeur veut savoir où nous en sommes. Chacun s’enferme dans son petit bureau, seul, et se connecte, sans masque. Un geek masqué, lui, passe de bureau en bureau et règle Webcam, son et connexion. Nous voilà tous et toutes découpés en carré blanc sur écran noir. De service en service, c’est le même refrain : « On freine et refreine. Notre public est aux abois. Impossible d’avoir un fonctionnaire des services publics ». L’assistant social nous fait entendre la musique de l’attente qui envahit son bureau depuis des heures. « On met des barrières et des distances, mais comment expliquer qu’un collègue est plongé dans le coma, qu’un autre est aux soins intensifs, qu’un troisième est en quarantaine, une quatrième en burn-out. Les effectifs fondent de jour en jour, mais jusqu’ici tout va bien. » Le directeur rassuré déconnecte la conférence-Zoom.

17 heures 30  – TikTok 6 Pause cigarette/café. Une arrière-cour avec des plantes vertes. Un collègue n’y croit pas, évoque le complot. Un autre dit qu’il n’a pas d’avis : « Je fais ce qu’on me demande, un peu comme un mouton ». Le collègue reprend, et ça sent la tribune : « Un mouton !? Alors la Seconde Guerre Mondiale ne t’a rien appris ? Les contrôles, la ségrégation, l’éloignement des proches, les restrictions des libertés et au bout du tunnel, la mort des vieux, des pauvres, des… Tout ça ne fait pas tilt ? » Silence. La pause n’est pas terminée, la cigarette non plus, mais chacun l’écrase et retourne à son poste. Fin

18 heures 35 – Fermeture. Comme au passage d’un corbillard dans certains villages en Italie, le volet métallique descend lentement. Silence. C’est l’heure du retour. Rues défoncées. Masque. Bus. Moins de monde. Une place assise avec vue imprenable sur le bouton rouge. Seulement trois personnes le touchent avant mon arrêt. Je descends du bus. Descends le masque. Désinfection. Décompression.

19 heures 40 – Le conjoint abattu dans son fauteuil, lève de petits yeux tristes. Il n’a vu personne de la journée. Il n’a plus de travail depuis la première vague. « Une vague ça va, ça vient », dis-je en délassant mes chaussures. « Je n’ai plus de contact. Plus d’ami. Plus de salaire. Plus d’énergie. Plus de famille. – Quoi !? Tu n’as pas appelé ton père, ta mère, tes frères et puis tes sœurs ? Oh oh » Il déteste cette chanson. Il se fâche. Je me tais. « Essaie de comprendre mon besoin nom d’un chien ! Je n’ai plus de force. Je n’ai envie de rien. Ni lire. Ni écrire. Ni communiquer. Ni manger. Ni même boire. – Ni ramasser tes chaussettes ?, dis-je provoquant – Tu me les gonfles. Tu ne comprends donc rien au confinement ! J’ai besoin… – De quoi, dis-je avec douceur, reprenant ma mise du jour. Tu tousses ? Craches ? Fièvre ? Mal à la tête ? La gorge ? Diarrhées ? Non ! Alors, je ne vois vraiment pas où est le problème ? ».

20 heures – Un jingle interrompt notre conversation au coin du feu. Nous fermons les yeux et tendons l’oreille vers la petite radio trônant juste au-dessus de la cheminée qui crépite. Comme chaque soir, sur la chaîne publique, on commente, interviewe, analyse et « décrypte » l’information. En résumé : enfermer les gens serait un investissement et non un coût. « Ah ! » dis-je en toisant mon mari, définitivement recroquevillé. « J’écoute ! » dit-il. Le dernier grand Trump-meeting a occasionné 700 décès et 30000 infectés. La Chine a rouvert ses boîtes de nuit. La France fermé les siennes. En Italie, Rocco Siffreddi est testé positif.

22 heuresTikTok 7 Couvre-feu. Debout devant la cuvette des WC, je m’endors. Mon époux m’emporte vers la chambre, me dépose sur le lit à baldaquin et me donne un baiser sur le front. Je me réveille : « Il est déjà 6 heures ?, dis-je avec une petite voix, pourtant je n’ai pas envie d’uriner ». Fin

En souvenir d’Yves, collègue accueillant, décédé des suites du Covid-19, ce dimanche 8 novembre 2020

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