Petite fille Noire ou la vie démasquée

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Il a encore annulé le rendez-vous,

et moi, je me retrouve comme une conne,

même pas la force de pleurer tellement c’est triste. J’éclate joint sur joint, plongée dans les scintillements de la guirlande électrique du balcon. Ce n’est pas lui, c’est cette putain de pop musique, les mélodies en majeur, ça fait sortir les larmes. Je ne veux pas pleurer. Fini d’être une gentille petite fille. Vivre en conscience, je serai amoureuse du noir et de la lucidité. Loin de la toute puissance, des perles s’extirpent de mon œil, une seconde précise, les cheveux mouillés, je me laisse aller à l’araignée en plastique qui me fait sourire. Pourquoi je ne peux même pas traîner en bas résilles chez moi ? Parce que ça choquerait mes roommates et faire scandale est impossible. Avec qui tu portes un masque et face à qui tu le retires ? Sortir, trouver des amis qui font encore la fête malgré l’épidémie. Lundi dernier quand j’ai sniffé des extasies écrasés chez Amandine, j’ai eu envie de vomir, ils ont commencé à baiser et tout ça, sans filtre, c’était glauque mais j’ai su me connecter avec le cosmos. C’était une nouveauté de savoir faire ça. M’extirper d’ici-bas. Sentir le ciel, l’espace, les étoiles, sans voir, ni entendre ce qui se passe, ici. Thelema. A la soirée du vendredi, un inconnu m’a demandé :

« T’es Crowley ? J’en étais sûr dès que je t’ai vue. »

« Pourquoi ? »

« Ton style, tes bas filés, le cuir de ta robe… C’est Crowley. »

C’est vrai que j’avais tout d’une fille qui s’apprête à faire une cérémonie parce que je n’attends pas d’être dead pour vivre. Minute joyeuse.

« C’est une histoire d’amour avec toi-même, c’est ça la religion Thelema. T’aimer d’abord toi-même et puis les autres, ça vient avec… Par exemple, ils gardaient leurs ongles et leur sueur pour se donner de la force… » Et toute la soirée, je lui ai posé des questions sur ce qu’il savait d’Aleister Crowley.

« C’est juste des cérémonies. Il n’y avait pas de règles, aucune, à part une, l’amour est la loi… »

«  C’était en même temps que Lewis Carroll ? »

«  Oui, c’était l’époque… Victorienne…C’est pour ça qu’ils agissaient contre la morale…» Et on dansait en même temps sur de vieux trucs des années 90, Boards of canada, à quatre dans l’appartement de Sabine que je connaissais à peine et qui avait des cheveux blonds platine tirés jusqu’à la taille. La musique me faisait me souvenir de tous ces ouvriers anglais qui brûlaient leurs vies chaque week-end en avalant des acids, parce que c’était tout ce qu’il leur restait pour affirmer leur liberté. Et là, sans drogue ni rien, dépasser l’ego par la danse, toutes les nuits à faire n’importe quoi, se détruire pour être bien.

Chez moi, je me roule sur le lit dans les arabesques des draps roses. Je bave à moitié sur mon visage nu. Je m’attache des rubans autour du cou, des colliers de chienne, de cuir ou de métal. Je pose des paillettes sur les paupières. J’écris sur mes cuisses des codes secrets. Je bouge, je m’enroule, légère avec l’envie de dessiner une fille à l’encre noire et rose fluo. Je lève une jambe en l’air, puis l’autre, téléphone, sms, hauts-parleurs…Time is yours.Victor est passé à la maison, il voulait me montrer une vidéo qu’il avait faite à Berlin. On s’est assis par terre et on a regardé ça avec un café à la main. Des gens fumaient des clopes. C’était dans une petite maison avec des couleurs seventies, vert d’eau, rose pâle et voir des visages sans masque évoluer dans un espace suffisait à donner à la séquence une atmosphère surnaturelle. Pour parfaire l’indécence, la fille sur le bord du canapé se faisait prendre par un noir super beau et la manière dont il la baisait était super smart. Les filles étaient jolies, du style qui travaillent dans la mode, un peu américaines, d’origine suédoise auprès de garçons si apprêtés que ça leur attribuait un caractère sensuel et doux.

Ce n’était pas une question de fringues, plutôt une histoire de présence. Une manière d’être qui ne ressemblait à rien du monde passé. Cheveux longs ou court, ils auraient pu s’habiller en « fille », ça n’aurait rien changé. Ça y est, maintenant le futur, être qui on veux, comme on le désire parce qu’on a commencé par dépasser la conscience de la mort. Do what you wilt est la formule en ancien anglais de Do what you want. La fille qui baisait portait une robe noire qui lui remontait bien largement au-dessus des jambes et elle se laissait faire par l’homme alors que ses cheveux lisses tombaient en arrière.

Victor lui aussi était beau. Il m’embrassait. Il me touchait franchement, des gestes uniques et directs. J’étais une chose qui ne lui faisait pas peur. On s’accrochait l’un, l’autre, game/game, play with me. On a baisé par terre sur le plancher. Démasqués et sans préservatif, je le suçais loin de mes habitudes, comme si lui était un instrument de musique que je faisais chanter ou un truc du genre. Bam, bam, j’ai joui grave. On est partis visiter l’appart’, on jouait dans le couloir et à un moment donné où j’ai ouvert le frigo, il a attrapé la bouteille de lait derrière mon dos et il a commencé à la verser sur moi alors je me suis mise à courir dans le couloir jusqu’à la baignoire et on a fait directement couler de l’eau sur nos affaires qu’on enlevait en même temps.

On a recommencé à s’embrasser et il me foutait plein de gel douche dessus en me caressant et puis moi aussi je m’y suis mise, on s’est touchés comme ça en faisant grandir la mousse blanche. Tous les deux, on avait cette expérience du chemical sex et même sans aucune substance, on gardait les réflexes du moment cool où l’Ego se dissipe.

© Clémence Veilhan

Tout s’est éteint très rapidement.

Il est parti et moi je suis restée évanouie pendant quelques heures, un peu crispée par le manque, par son départ, par la lassitude de me retrouver toute seule dans ma chambre. Épuisée, je redoutais pourtant de m’endormir. Rester dans l’ambiance, c’était tout ce qui m’appartenait. M’accrocher à ces derniers instants trop vite transformés en souvenirs. Vivre des moments intenses avec des personnes qui vont disparaître, c’était toute ma vie.

© Clémence Veilhan

Est-ce que c’est ça d’être épanouie ? N’être tenue à rien d’autre que Soi ? Ne dépendre de rien. Ni de lui, ni du sexe, ni des substances ? Faire l’amour avec celui qui va qui vient ? Est-ce que c’est ça d’être une fille moderne, un membre du futur ? Malgré la douceur de mon pull en angora, la mélancolie m’envahissait. Je sentais bien que je n’étais plus toute jeune, qu’un jour j’allais mourir bien loin de ma pyramide. Une reine sans édifice, une triste réalité. Perdue dans une chambre en collocation. Paris, pas d’argent. Mon père qui ne me répond plus au téléphone. Trouver du travail alors qu’on peut à peine sortir dans la rue. Les idées noires me perçaient le cœur comme une épingle en profondeur. Sans la trouver, je cherchais une issue tout autour de moi. Sur la porte blanche à la peinture écaillée, j’avais écrit Love en lettres noires. En face de moi, scotché au mur, j’observais le dessin de la fille. Celui de moi dans la fête techno. Sur l’image j’avais redessiné ce jour où j’étais assise dans la terre, avec Daisy, Arthur et d’autres inconnus. Petit matin au bord du lac polonais, moi sans être moi. C’était cette fois où j’avais pris de la mescaline, ce qui m’avait donné l’impression de vivre le plus beau jour de ma vie. On avait passé la nuit dans une cabane, à se toucher les cheveux, à s’embrasser, à boire de l’eau fraîche de noix de coco coupées en deux.

Entourée de violet, de lunes, de tâches d’encre de chine, mini-short, lèvres beiges, t-shirt japonais, la fille du dessin retenait mon passé.

L’aquarelle avec la jupe jaune remontée sur les fesses, les jambes allongées contre le garçon en noir, mes cheveux bruns qui tombaient sur ma peau douce, visage tiré par l’hiver, lèvres sèches et entr’ouvertes, je ne touchais rien autour de moi. Simple dérive, là, dans le reflet du palmier sur la lampe de verre blanc. Le Yuka touchait presque le plafond et sur ses branches rondes était suspendus le foulard rouge avec les fleurs bleues, le sac en toile Berlin et la photo de Kreutsberg. La valise à fleurs négligemment ouverte sur la chaise, léger bordel du style chambre d’hôtel des Rolling Stones, je ne veux plus rester bloquée dans le passé. Flashs blancs, stop. Touche-toi, dis le sms sur le téléphone . Qu’est-ce qui apparaîtra ? Les garçons défilent. Celui du métro avec les yeux bleus qui fait des graffs dans le 11e. André de la boite de nuit. Blondeur, jogging gris, toucher avec douceur le corps, nuit, lumières roses, Palace.

Non. Arthur, boucles blondes, œil vert, corps électrique, souffle de rose. Elle, surprise, elle apparaît, fantôme de la fille du sex-shop.

Visage d’ange, douceur encore, nuits blanches, backrooms.

Tête rasée, sa nuque allongée dans l’encolure

d’un body de velours, entremêlé aux rayons de soie noire. John Lennon à fond dans les enceintes du macintosh à l’écran brisé. Mind Games, et les frissons de sa voix dans mon corps. Maintenant lentement, entre les mélodies du piano, se glisse la déclaration de mon serment intime.

Les genoux serrés l’un contre l’autre, et les mains jointes,

je me promets :

– Tu dois perdre le contrôle, laisser place à la vie…

La fumée de la cigarette s’échappe de mes poumons. Regarde la photographie de la fille avec les yeux bandés, dans le couloir blanc, elle va sortir de là, avancer dans un monde qu’elle ne connait pas. Nuage de paillettes, aura noire, j’avance sur les marches de marbres mouillées par la pluie. Déesse, danger, entre dans les rayons de la lumière du jour. Des lèvres se posent tout contre moi. Descend tes paupières. Oublie tout. Aujourd’hui, tu entres dans un monde, celui de l’instant retrouvé. Mort du passé et de la projection. Le futur, c’est ton rêve qui dépasse l’inconscient. Et lui, André, Arthur, Nathanaël, Victor et elle, Ange, la fille du Sex-Shop, et vous, vous me prenez par la main. Vous caressez mes épaules, mon cou, mon corps. Vous me tirez les cheveux et m’enfoncez vos ongles dans la chair. Invente, petite fille noire.

© Clémence Veilhan

Clémence Veilhan, écrivaine et photographe (clemenceveilhan.net)

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