Nous

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On avance masqué. Il arrive que la pensée soit assaillie par le temps d’avant. Avant ça. Quel avant ? Quand se rencontrer, se parler, échanger, quand s’embrasser, se toucher, se caresser, se tenir dans les bras, s’aimer, quand festoyer, sortir, voyager, se perdre dans la foule anonyme, quand l’insouciance étaient à l’ordre du jour.

Je veux du nous.

Un nouveau nous qui me sorte de moi, de toi, de il, de elle. Un nous où le je s’invente, se multiplie, se décline, n’est pas signe d’appartenance ni de replis identitaire mais accueil, ouverture, déploiement.

Un nous qui me sorte de mon enfermement, qui ne m’assigne pas à résidence, ne m’exorte pas à rester dans ma chambre, dans ma maison – à l’abri du nous.

Je veux demain-nous.

Main dans la main ou yeux dans les yeux ou peau contre peau ou bouche contre bouche ou même dos à dos.

Je veux réapprendre le vocabulaire du nous. Rayé pour toujours les mots protection, distanciation, contamination, réanimation, infection, admission, confinement, geste barrière, gel hydroalcoolique, principe de précaution, bulle sociale, taux de mortalité, statistique, test, virus, diagnostique, cas contact. En faire des étrangers du nous. Pas un nous forcément relié, collé, emboîté, tressé, enlacé, mêlé, serré, nouéNouons-nous (Emmanuelle Pagano). Mais parfois aussi.  Pas un nous qui soit ensemble de synthèse mais de face à face. Pas un nous fusion mais association. Pas un nous besoin mais un nous désir.

Repousser le présent à une date ultérieure.

Se réveiller, un matin, près de nous. Près de toi, de moi, de vous, de nous, ensemble.

Loin de moi. Interroger le sens de ce mot, moi, à la manière de Clément Rosset. Moi privé est inintéressant sans le toi. Moi + toi = lien social. Pas de moi existentiel. Pas d’essence ni de vérité du moi sans l’interaction de l’autre, sans son regard qui, dès la naissance, me construit, me définit. Seule face à mon mur, je n’existe pas. Seule devant mon écran et sa réalité virtuelle, je me dissous. Seule dans ma chambre à moi, je me perds.

Je dis qu’il n’y a pas de moi-animal, dans le sens psychologique du mot moi. D’identité, animale. De vérité, animale. D’essentialité, animale. De solitude, animale. De spleen, animal. D’états d’âme, animal. Ce qui ne veut pas dire pas de grandeur, de splendeur, de vie, animale.

Peut-être hiberner dans notre terrier le temps de la pandémie ? Le printemps revenu, rejoindre le troupeau. Redéfinir le territoire commun. Tracer les contours d’un nouveau modèle de société, d’une autre manière de vivre ensemble. Ne pas seulement l’écrire et le dire, mais prendre le risque de la résistance (Éloge du risque, Anne Dufourmantelle). Activer chaque levier – à mon échelle, à ton échelle, à notre échelle. Travailler, se déplacer, voyager, acheter, habiter, aimer, manger, penser, vieillir et mourir autrement.

De toute urgence, sortir de la psychose collective, de l’émotion désordonnée. Décapiter la tête du veau d’or qu’est le « principe » de précaution. Redécouvrir le visage qui se cache derrière chaque masque – paroles murmurées, cris inaudibles, demandes de chaleur, de caresses, de douceur.

Humer, renifler, se lover, copuler. Écholoquer, hennir, mugir, miauler, brâmer, bourdonner, braire, siffler.  

Virginie Devillers, professeur de littérature et de philosophie

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