L’Autre Wiktoria

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Je pensais qu’il n’y avait rien de mal dans notre routine du dimanche : ma mère en manteau de fourrure, mon père en costume, moi avec un petit sac à main, soulagée de ne pas porter un sac à dos. Tous enrobés de parfum.

La messe à 10h30.

Mes parents qui chantent dans le chœur de l’église. Ma mère comme soprane, mon père comme basse. Moi, je m’amuse à deviner leurs voix.

Le dîner à 14h00 : de la viande avec des pommes de terre et de la salade.

Plus tard : un café, des biscuits, la radio.

Mon père allongé sur le canapé avec un journal, ma mère assise dans un fauteuil avec un livre. Moi, à table, en train d’étudier. Le soir nous regardons un film à la télévision.

Une prière avant de se coucher.

À dix ans, je voulais être comme une fille de ma classe qui s’appelait aussi Wiktoria. Elle avait la voix d’un ange, moi, une voix plutôt médiocre. Pour chanter le psaume, le prêtre choisissait toujours L’Autre Wiktoria.  Idem pour notre Première Communion : elle, habillée d’une robe blanche, faisant pleurer la moitié des grands-mères à l’église.

Aujourd’hui, j’ai vingt-six ans. J’ai toujours envie d’élever ma voix à l’église. D’être belle et innocente comme L’Autre Wiktoria, le jour de notre Première Communion. Regarder le prêtre depuis la chaire des croyants et hurler. Je suis sûre que j’aurais fait pleurer la moitié des grands-mères MOI aussi.

Je couds des décorations sur ma robe blanche.

Celle que j’ai envie de mettre bientôt pour crier. Pour l’instant, dans le silence, clouée dans mon lit à cause du Covid, à mille kilomètres de mon pays natal – la Pologne.

Je pense aujourd’hui que notre routine du dimanche était une mauvaise routine.

L’Église était notre quotidien. La religion régnait dans beaucoup de foyers polonais, comme le patriarcat. Pendant des décennies, l’Église s’est fait passer pour une force, un soutien, un apaisement, une libération et une tradition. Derrières ces beaux mots se cachent, aujourd’hui encore : contrôle, manipulation, haine, mensonge.

Cette institution, comme un oncle ringard, s’est incrustée dans nos dîners et nous a persuadé de ses opinions. Nous nous sommes habitués à sa présence. Et surtout, il est difficile de s’en débarrasser aujourd’hui.

À vingt-six ans, je couds ma double robe. Je suis libre et pas libre.

Je veux crier à la messe, avec cette robe blanche. Une partie de moi se rappellera toujours de cet oncle dégoûtant. Je ne m’en débarrasserai sans doute jamais. Mais comment m’en servir à présent ?

Quand je reviens en Pologne, je ne suis jamais moi-même. J’ai peur d’être perçue comme une femme qui-ne-se-tient-pas-bien. Mais cette fois-ci, je ne vais pas me taire. Promis.

Wiktoria Synak, artiste photographe & performeuse

Photographie de Wiktoria Synak. Wiktoriasynak.com