L’adultère au temps du Corona

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Comme nous l’avions attendue, cette soirée ! Ah on peut dire que les circonstances s’étaient liguées contre nous. Ç’avait commencé par l’épidémie de Coronavirus qui, éclatant au moment précis où nous faisions connaissance, avait posé sur la ville son couvercle de plomb. Je venais de découvrir le cœur battant que Gérard, le technicien qui assurait l’entretien de nos photocopieuses et dont les fesses moulées dans un jeans délavé émoustillaient tout l’ « open space » du cinquième, m’avait « matchée » sur l’application de rencontres avec laquelle je trompais mon ennui et, quelquefois, mon mari.

En quelques jours, avant que nous ayons eu le temps de nous retourner, une pluie de décrets avait d’un seul coup fermé bars, restaurants et hôtels, interdit les déplacements et bouclé chacun de nous dans son foyer respectif. C’est ainsi qu’une aventure banale, qui aurait trouvé son développement naturel dans une séquence prévisible (échange de messages, apéritif à la sortie du bureau, dîner au restaurant) avant de s’achever en étreinte clandestine dans une chambre louée à l’heure, devenait une histoire torride tragiquement contrariée. Gérard et moi, c’était Tristan et Iseut, Héloïse et Abélard, Orphée et Eurydice, Cathy et Heathcliff. Bref, Gérard et moi, c’étaient les Roméo et Juliette du cul.

Le confinement s’installa. Chacun organisa le siège comme il put. Pendant que certains redécouvraient le fond de leur âme en regardant frémir un brin d’herbe, que d’autres désinfectaient leurs poignées de portes en surveillant les chiffres de contamination, et que des milliers de pauvres gens agonisaient sous respirateur ou sombraient dans le désastre économique, Gérard et moi, je dois malheureusement l’avouer, ne pensions qu’à une chose : quand pourrions-nous baiser ? Quand ? Quand ??

Selon un phénomène bien connu des psychologues, les obstacles ne faisaient qu’augmenter notre désir. Plus la situation se prolongeait, plus nous nous enflammions, au point que la concrétisation de cette coucherie, que j’aurais considérée comme un simple divertissement en temps normal, devenait maintenant un objectif vital. Paré des chatoyantes couleurs de l’interdit, Gérard m’apparaissait dans d’interminables rêveries érotiques qui, non contentes d’évoquer les fesses bien connues du cinquième étage, lui avaient miraculeusement enlevé quelques kilos, ajouté des cheveux et sculpté le biceps. J’imagine qu’il en allait de même pour lui car je constatais, à la teneur de ses messages, que mon physique banal suscitait maintenant des commentaires si exaltés je finissais par m’inquiéter de l’instant où il me faudrait dévoiler l’original de ce corps de rêve. Exaspérés par l’attente, nous étions obsédés par notre projet au point que chaque mesure prise par le gouvernement nous semblait dirigée, avec une malignité particulière, précisément contre nous. Et si nous ne rejoignîmes jamais les rangs des complotistes classiques, qui voyaient dans le perfide virus une émanation des Chinois, des Américains, des Juifs, de Google, d’Amazon ou des Extraterrestres, c’est que nous avions, Gérard et moi, une théorie bien plus simple : tout ça,  c’était pour nous empêcher de nous voir !

Sans même parler de rendez-vous, une simple entrevue devint, avec une rapidité stupéfiante, tout simplement impossible. Alors que des cohortes de ministres, d’experts et de médecins au visage tendu prononçaient d’un ton grave des oukases sur tel ou tel secteur d’activité, Gérard et moi, chacun chez soi, les mâchoires serrées et le téléphone discrètement à portée de main, suivions blêmes de colère les conférences de presse, communiqués et interventions présidentielles. A chaque nouvelle mesure, c’est une nouvelle occasion de nous croiser qui disparaissait. Nous réagissions avec une rage que nos conjoints ne pouvaient évidemment pas comprendre et qui donna lieu à quelques dialogues absurdes.

– Ils ferment les salles de sport ! Les salauds !

– Mais, chérie, tu ne fais plus de sport depuis trois ans ?

– Et alors ? Justement, je comptais m’y remettre ! On sait très bien que le sport, c’est la base de l’immunité non ? Les salauds ! Les salauds !

Ou encore :

– Les coiffeurs maintenant ! Non mais, je rêve !

– Ben Gérard, tu viens d’y aller ?

– Pas du tout, pas du tout ! Tu ne vois pas comme ça a repoussé ? Et que cette profession soit complètement ruinée, tu t’en fiches ?

Ou même, alors qu’en désespoir de cause nous avions imaginé une escapade compliquée dans une ville épargnée par le fléau :

– La frontière avec le Luxembourg fermée ! Quelle honte !

– Bah c’est normal. Pourquoi, tu devais aller au Luxembourg ?

– Normal ? Normal d’empêcher la libre circulation des biens et des personnes ? Une liberté inscrite dans le traité de Rome ? Non je ne devais pas aller au Luxembourg, mais si j’avais dû y aller ?

Bref, les choses ne s’arrangeaient pas et c’est peu dire que nous faisions chauffer nos messageries, dans des échanges frénétiques truffés de photos obscènes prises en cachette dans la salle de bain, d’émoticônes évocateurs (clins d’yeux, flammes, animaux, légumes divers), et de coups de fil chuchotés que la frustration rendait plus fougueux encore.

Heureusement, y eut quelques échappatoires. Le jogging, auquel je me mis immédiatement lorsqu’il fut enfin autorisé. Au prix de quelques courbatures et de fulgurants points de côté, il me permit de rejoindre quotidiennement, suante et soufflante mais maquillée comme une mariée, un rond-point où sous prétexte d’étirements je m’arrêtais pour échanger en haletant des propos libidineux et même, après avoir scruté les environs, un baiser et quelques caresses avec Gérard, nanti de sa chienne Bouboule, à qui une gamelle astucieusement remplie d’eau sucrée procurait une soif inextinguible et des besoins urinaires spectaculairement accrus.

Il y eut également l’autorisation de circuler « pour raisons professionnelles essentielles » que je réussis à extorquer à mon patron afin de passer une fois par semaine arroser le ficus du bureau que la généralisation du télétravail avait laissé en perdition dans la cafétéria. Je parvins ainsi à rencontrer discrètement un Gérard au coffre bourré de sacs poubelles et saisi d’une frénésie de tri domestique pour une brève étreinte derrière le dépôt de recyclage « verre – papier » de son quartier.

Quant à Gérard, c’est sous le prétexte moralement inattaquable d’aller prendre des nouvelles de sa vieille mère ou lui apporter des provisions qu’il s’absentait, laissant sa famille attendrie par ces soudains accès de piété filiale, pour me rejoindre au pied de son immeuble après avoir rapidement déposé un pain et échangé, à travers la porte, trois mots avec la pauvre octogénaire.

Le supermarché constitua également, pendant quelques temps, une précieuse ressource. Il nous permit de nous frôler comme par mégarde, moyennant une gestuelle digne d’une chorégraphie de Pina Bausch, dans le rayon fruits et légumes du Carrefour local – magasin dont la topographie particulièrement étroite et l’encombrement chronique faisait régulièrement l’objet de sujets indignés dans les médias locaux. Ce lieu, devenu par la magie du virus aussi dangereux qu’une tranchée de la Grande Guerre, nous fut hélas bientôt interdit par les règles qu’on connaît : nous contraignant à poireauter des matinées entières dans des files interminables, elles finirent par décourager le serrement de nos mains desséchées par le gel hydro-alcoolique au-dessus des avocats dont nous tâtions interminablement le degré de maturité en échangeant des regards lubriques, sous l’œil indigné de clients masqués que l’épidémie avait, avec une rapidité inattendue (ou peut-être hélas trop prévisible) transformés en zélés délateurs de leur prochain.

Le printemps passa. Il fut splendide. Dans le silence des rues rendues aux piétons, c’était une explosion de fleurs, de chants d’oiseaux et de lumière. Les jardins publics aux bancs orphelins éclataient de verdure, les voitures de police sillonnaient les carrefours vides à la recherche de flâneurs à verbaliser, les queues s’allongeaient devant les magasins d’alimentation biologique, dans une atmosphère de science-fiction rappelant vaguement, n’eut été l’extrême boboïtude des clients, les images de la Russie soviétique. Seuls les quartiers populaires, par un contraste saisissant, donnaient encore une impression de réalité. Visiblement, les masses laborieuses l’étaient restées ; on y trimait autant qu’avant voire bien plus, et je dois avouer qu’il m’arriva d’aller m’y promener pour le seul plaisir prohibé de marcher sur des trottoirs encombrés, d’entendre résonner des coups de klaxon et de payer en liquide une tranche de pastèque à un marchand non masqué.

Les semaines s’étiraient, interminables. Gérard et moi, nous enragions. Tout comme la fameuse « courbe » que dans un même élan citoyen le pays tout entier s’efforçait d’« aplatir », nous sentions obscurément notre désir, à force d’attente, s’aplatir lui aussi. Nous en retirions l’impression amère d’avoir été floués par les circonstances, dépossédés par le destin d’une aventure à laquelle nous avions droit et que nous avions amoureusement cultivée, semblables dans notre rancœur à ces paysans dont une grêle subite ruine d’un coup la récolte, et qui n’ont d’autre ressource que de lever vers le ciel un poing désespéré.

Heureusement, l’été finit par arriver, et avec lui, le relâchement des mesures. Moyennant quelques aménagements, il redevint possible d’aller boire un verre servi par un serveur en visière plastifiée, manger en terrasse dans l’un des restaurants qui n’avaient pas encore fait faillite, et même, après quelques semaines, assister masqué à une projection dans un cinéma vide aux fauteuils peuplés de trois ou quatre irréductibles. J’avais recommencé à travailler deux jours par semaine et Gérard se rendait à nouveau chez quelques clients. Tout redevenait possible.

Hélas ! Effet de l’atmosphère anxiogène qui s’était abattue sur le pays ? Peur de la mort ? Vague remord, ou crainte inavouée de ramener dans nos foyers, volant sur les « gouttelettes » empoisonnées d’une haleine adultère, le fatal virus ? Toujours est-il que notre rencontre prenait, depuis qu’elle était réalisable, une tonalité moins pressante. Nos échanges s’étaient fait plus brefs. Les photos, clins d’yeux, mimiques, fruits et légumes avaient disparu de nos messages pour faire place à des considérations pratiques relatives à la logistique de la potentielle rencontre. Deux fois, pour des raisons banales, notre plan échoua in extremis. Je n’en fus pas fâchée. Il me sembla que Gérard non plus. La troisième fois, alors que la chance, enfin, semblait nous sourire, j’hésitai pendant quelques jours à décommander le rendez-vous laborieusement planifié. Après tout, ne valait-il pas mieux garder, éternellement lié au souvenir de ce printemps hors-norme, celui d’une passion sexuelle inassouvie avec un homme dont je ne connaitrais jamais l’odeur intime ? Je tergiversai quelques jours. Gérard aussi, me sembla-t-il. Mais il fallait me décider. Finalement, j’estimai que la non consommation de cet adultère, si banal qu’il me parût maintenant qu’il était à portée de main, me laisserait à jamais un goût d’inachevé. Comme dit le proverbe, quand le vin est tiré, il faut le boire.

La soirée était très douce lorsque nous nous retrouvâmes. Le ciel était d’un rose flamboyant strié de longs nuages blancs. La chaleur, qui toute la journée avait été étouffante, remontait du sol en ondes tièdes, tempérée par une brise légère. C’était délicieux. Renonçant délibérément à la panoplie sexy, j’avais enfilé des espadrilles et une robe de coton écru, suffisamment flatteuse pour envoyer un signal favorable à Gérard, mais suffisamment sage pour m’épargner, au cas où, décidément, je déciderais de renoncer, le qualificatif d’allumeuse. Le tissu vaporeux flottait autour de moi lorsque je m’avançai vers Gérard, souriante, les cheveux dénoués. Je me sentais jolie, heureuse – libre, enfin, après ces mois d’angoisse et de contraintes.

Je n’avais plus vu Gérard depuis plusieurs semaines. Il m’attendait sur un banc du square voisin et je lui trouvai, en m’approchant, un charme que j’avais oublié et qui me toucha. Nous étions un peu empruntés. Je lui demandai des nouvelles de la chienne Bouboule, à qui son stratagème avait malencontreusement fini par occasionner une infection urinaire, de son travail dans les quelques bureaux rouverts, nous commentâmes les derniers chiffres de l’épidémie avant de nous acheminer vers un bar dont les tables, profitant des nouvelles règles, débordaient largement sur la rue. C’étaient l’une des premières soirées de liberté après le confinement et la joie qui régnait sur ce coin de trottoir était palpable. Les bulles pétillaient dans les verres, des rires s’échangeaient entre les convives, les masques abandonnés pendaient négligemment sur le menton, l’oreille ou le dossier des chaises. A l’exception des serveurs exaspérés qui suaient à grosses gouttes derrière leur visière (et que dans un même réflexe de déni tout le mondes s’efforçait d’ignorer), chacun savourait ces instants bénis.

Nous commandâmes deux cocktails et je remarquai du coin de l’œil que Gérard avait inscrit un faux nom et un faux numéro de téléphone sur la fiche signalétique maintenant obligatoire dans les établissements publics. J’en fus soulagée et fis discrètement de même – il n’aurait plus manqué qu’après tous ces efforts, un coup de fil malencontreux du centre national de traçage, dont l’inefficacité notoire faisait la risée de toute l’Europe, ne vienne semer la zizanie dans nos foyers parce qu’un crétin avait toussé à la table d’à côté. Le soir tombait, il faisait toujours aussi doux, et l’apéritif s’acheva sans que nous nous soyons embrassés.

Nous enchaînâmes avec le restaurant. La conversation, sans être désagréable, roulait toujours sur des banalités et le temps passait sans qu’aucun de nous se décide à aborder le sujet qui, au fond, était censé nous réunir ; si bien qu’au dessert j’en étais venue à me demander comment j’avais pu échanger d’aussi ardents messages, braver le virus, le confinement, la police et les plus élémentaires précautions dans le simple but de coucher avec ce type. Je revenais des toilettes, bien décidée à en rester là et à lui demander gentiment de me raccompagner, lorsque Gérard, se jetant brusquement à l’eau, m’informa qu’il avait trouvé l’adresse de l’un des rares hôtels qui venaient de rouvrir dans le quartier. Donc… si je voulais… enfin, si j’avais envie… nous pouvions… enfin, voilà.

La proposition de Gérard et quelques verres (je ne compris qu’après, et pour cause, qu’il avait dû en boire un certain nombre pendant que je réfléchissais aux toilettes) avaient sensiblement détendu l’atmosphère entre nous, et c’est enlacés, riant comme des collégiens, que nous arrivâmes à l’hôtel. Il s’agissait d’un rutilant palace qui accueillait généralement une clientèle huppée ; son ouverture solitaire, dans ce quartier où l’on n’accueillait plus le moindre touriste depuis des mois, avait quelque chose d’absurde. Le bâtiment flottait, illuminé comme un paquebot en perdition, devant une vaste esplanade totalement plongée dans le noir. On ne voyait pas âme qui vive.

La température restait exceptionnellement chaude pour l’heure tardive, et la porte à tambour de l’établissement était bloquée en position ouverte. L’immense hall d’accueil, violemment éclairé, était rehaussé de lustres en verroterie et de dorures clinquantes qui brillaient de mille feux. Il flottait une musique d’ambiance sirupeuse et un parfum synthétique manifestement destiné à imiter la feuille de figuier. Tout était absolument désert, à l’exception d’un réceptionniste masqué, en livrée bordeaux, immobile derrière un comptoir de marbre.

– Bonsoir, vous avez une chambre libre ce soir ? demanda Gérard d’un ton dégagé, tandis que je m’accoudais au comptoir à côté de lui d’un air faussement désinvolte. La question, étant donné le vide sidéral qui régnait dans les lieux, me parut cocasse et je réprimai difficilement un gloussement.

– Bonsoir Madame Monsieur, mais bien sûr, mais bien sûr, s’empressa le réceptionniste, avant de pianoter sur un clavier et d’annoncer triomphalement : nous avons en ce moment une promotion à cent-quarante-neuf euros pour deux avec le petit déjeuner buffet compris.

– Heu, le petit-déjeuner ne sera pas nécessaire, nous partirons très tôt, rétorqua Gérard tandis que je gloussais de plus belle.

– Ah c’est dommage, c’est dommage, déplora le réceptionniste navré. A quelle heure Madame Monsieur comptent-ils partir ? Le petit-déjeuner buffet est servi de 7h à 10h…

– Ecoutez, ce n’est pas grave, on n’en a pas besoin, trancha Gérard qui commençait à s’énerver. Il avait sorti sa carte de crédit. Il vous faut un document d’identité ?

– Oh, mais si vous partez avant sept heure, je pourrais peut-être vous faire porter un petit-déjeuner en chambre ? Vers quelle heure Madame Monsieur désirent-ils être servis ?

Il me sembla que Gérard allait égorger le malheureux et je retenais pour ma part de plus en plus difficilement mon hilarité, lorsque mon attention fut détournée par un personnage masqué, de stature imposante et portant un complet veston, qui déboulant de l’ascenseur surgit comme une bombe et traversa rapidement le hall, un téléphone portable collé à l’oreille et un paquet de cigarettes à la main. Une fois sorti, il ôta son masque, alluma une cigarette et commença à fumer nerveusement sur la place déserte, tout en poursuivant, en anglais, une conversation téléphonique animée qui lui arrachait régulièrement des exclamations furibondes. Je fus immédiatement captivée par son visage. Ce visage… Je le connaissais ! Qui était-ce ? j’en étais sûre, c’était quelqu’un de connu… C’était… Mais qui… ?

Je voulus poser la question à Gérard mais il avait entretemps fini par se dépêtrer du réceptionniste et brandissait maintenant d’un air victorieux une clé magnétique plastifiée.

– On y va ?

– On y va !

– Bonne nuit Madame Monsieur ! lança encore le réceptionniste.

– Oui, oui, merci, marmonna Gérard en me poussant dans l’ascenseur.

Tandis que la cabine glissait silencieusement le long des cinq étages dans sa cage de verre, survolant lustres, marbre, réceptionniste et plantes vertes, nous échangeâmes enfin un baiser. Il me sembla cependant que Gérard avait été déconcentré par ses démêlés avec le réceptionniste, car son front était moite et ses gestes maladroits. Quant à moi, tout en rendant de mon mieux le baiser, je sentais que, dans une partie de mon cerveau, une tâche de fond continuait obstinément à rechercher l’identité de l’inconnu au téléphone. Où l’avais-je déjà vu, et que faisait-il à cette heure dans cet hôtel ? Bon sang, qui était-ce ? Une star ? Un sportif ? Un homme politique ?

L’ascenseur s’arrêta. L’étage était désert, il y flottait un silence sépulcral. Les murs capitonnés et l’épaisse moquette beige avaient sans doute retenu la chaleur depuis des semaines car il régnait une atmosphère étouffante. Nous dûmes enfiler successivement trois ou quatre couloirs surchauffés avant de trouver la chambre qui nous avait été attribuée. Nous entrâmes enfin. L’air conditionné tournait au maximum, un froid polaire s’abattit comme une chape de glace sur nos corps en sueur. Je vis Gérard frissonner. Son teint avait pris une couleur grisâtre, il me sembla qu’il avait de plus en plus mauvaise mine. Moi-même je tremblais de froid dans ma robe légère. Je cherchai comment éteindre la climatisation.

– Attend, me souffla-t-il, avant de se précipiter aux toilettes où je l’entendis vomir longuement.

Lorsqu’il revint, j’étais assise sur le lit et m’amusais à balancer l’espadrille pendue au bout de mon gros orteil. J’avais profité de la machine à café (comprise dans le prix de la chambre) pour me faire un expresso.

– Je suis désolé, souffla Gérard.

– C’est pas grave, dis-je, finissant d’une gorgée l’expresso.

Ce n’est qu’une semaine plus tard, en lisant la presse, que je reconnus enfin le mystérieux personnage de l’hôtel. Il s’agissait du patron de notre compagnie aérienne nationale, un homme dont tous les médias avaient parlé dernièrement, qui venait incognito mener des négociations compliquées au terme desquelles il empocherait un parachute doré de vingt-six millions d’euros, avant de déclarer la société en faillite et de licencier sept-cent-cinquante personnes. Son visage reste, à ce jour, inextricablement lié dans ma mémoire à Gérard que je n’ai plus jamais revu, et à une nuit d’été au temps du Corona.

Emmanuelle Pol, écrivaine