De fil en aiguille.

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J’ai toujours pensé appartenir à une génération privilégiée : je dis bien génération.
Je suis née à une époque de renversement des valeurs et de rêves à accomplir. Rien ne devait être inaccessible.  Avec un peu de volonté et de passion, nous pouvions penser que nos vies étaient réellement enthousiasmantes. En dépit de nos histoires respectives, qui ne sont pas toutes des histoires de privilèges, il était possible de changer le cours des choses, de croire que l’on tenait les rennes de notre existence en mains.

En tant que femme, cela présentait un goût unique et radicalement neuf. La transgression était à portée de corps ! Tout était interdit, tout était dès lors à inventer, à imaginer, à créer. Nous n’avions que peu de modèles, plutôt des exemples auxquelles il n’était pas nécessaire de ressembler, mais qui étaient là comme les saintes et les héroïnes des contes l’avaient été pour nos mères. Davantage protectrices qu’identiques.

Certes, le temps passant n’empêche pas les déceptions, mais en gros, il faut bien admettre que cette génération à laquelle j’appartiens s’est bien débrouillée pour être créative à ses risques et périls. Quand j’avais l’âge des jeunes auxquels on interdit aujourd’hui de sortir le soir, je passais mes soirées dans les théâtres et/ou les cinémas. Pas une soirée ne pouvait commencer autrement.  Il y avait le 140 de Jo Dekmine. C’est là que j’ai découvert le Butö : Shankaï Juku et d’autres. Est-ce dans cette salle que j’ai vu les premiers spectacles de Pina Baush ? C’est bien possible. Ce fut aussi une révélation, un pur bonheur que je mis des jours à digérer. Nous avons aussi passé la nuit au Palais des Beaux-Arts avec Einstein on the Beach, un spectacle de Bob Wilson d’une durée de 9 heures !  Je vivais en couple avec un garçon étudiant en philo qui fréquentait aussi Mudra, l’école de danse créée à Bruxelles par Béjart. Nous dansions tous les jours. Ainsi ai-je côtoyé Diane Broman, Nicole Mossoux, Félicette Chazerand, Michèle Noiret et bien d’autres.

Quelle vie, quelle exaltation… nous ne pensions qu’à produire de nouvelles choses. Nous nous réunissions pour discuter, refaire le monde, réfléchir ensemble. Il y avait le monde de la nuit et il y avait celui du jour : studieux et intéressant. Faire des études était une aventure non négligeable. Aller au cours. Ne rien rater de l’enthousiasme que certains professeurs inoubliables suscitaient. Ils sont restés des modèles. Il n’était pas nécessaire de nous astreindre à une vérification de présence : nous allions au cours parce que c’était là notre choix et notre plaisir.

Ma vision du monde se structurait au contact des Foucault, Deleuze, Lacan, Blanchot, Bobin, Sojcher, Thévot, Haddad, Ouaknin, Leloup, mais aussi bien sûr Duras, Beauvoir, Woolf, Dolto, avant que je ne découvris l’extraordinaire travail de remise en cause de l’art des féministes : Ana Mendietta, Eva Hesse, Marina Abramovic, Valie Export, Judy Chicago, Faith Wilding, Annette Messager, Louise Bourgeois, Orlan, Ana Wilke, Rebecca Horn. La liste est sans fin et ne cesse de s’allonger. Why do Woman have to be naked to get into the Met Museum, interrogeaient les Guerilla Girls? Yes, why ? “Less than 5% of the artists in the Modern Art Sections are women, but 85% of the nudes are female.”

La découverte des travaux et happening de ces femmes avait un effet contagieux.

Il n’était pas possible d’être une « simple étudiante universitaire ». Ce statut était doublé d’une responsabilité de mémoire et de transmission. Ce que je découvrais, il fallait en faire quelque chose. Le transposer dans une éthique. Devenir ce que j’apprenais. Avec ces fils multicolores, je me construirais comme un work in progress toujours inachevé.

Je sais aujourd’hui que nous métabolisons ce que nous lisons, ce que nous visualisons, en un tissu unique, une sorte d’inconscient culturel aussi spécifique que le freudien constitué de nos souvenirs refoulés. Nos lectures nous fabriquent, font de nous d’incongrues bibliothèques de murmures mêlés.

Je vis à la charnière de deux mondes dont les chemins se croisent, se superposent, s’enrichissent mutuellement : ceux de l’art et de la psychanalyse. 

Quand j’ai commencé à enseigner à la Cambre, j’étais à peine plus âgée que les jeunes en face de moi. C’était gênant. Le temps a passé, je ne m’en réjouis pas toujours sauf à sentir une certaine forme de légitimité.

Aux Masters, je propose une réflexion sur le corps et le sexe de et dans l’art. C’est un cours qui génère une grande adhésion de la part des étudiants dont je me rends compte qu’ils ont soifs d’idées, de réflexions, de sens.

Chez les plus jeunes de B1, je favorise la constitution d’un musée imaginaire en voyageant de la fin du XIXe siècle au début du nôtre. Je les bombarde d’images tout en leur racontant l’histoire d’une émancipation : celle de l’art vis-à-vis de l’académisme c’est-à-dire aussi vis-à-vis des pouvoirs officiels. Comment les artistes deviennent des êtres d’autant plus inventifs qu’ils ne créent plus pour des instances extérieures ? Comment l’art se conceptualise toujours davantage jusqu’à interroger les raisons de sa propre nécessité ? « Art as idea, as idea, as idea… », dira Kosuth, un des maîtres de l’art conceptuel.  Une manière aussi de les inviter à rester eux-mêmes sur des chemins ou les questions sont toujours plus nombreuses que les réponses. Dé-s-obéir ! Ne pas devenir un mouton ni dans leur pratique respective, ni dans l’existence. L’art doit rester un champ de rébellion possible !

D’autre part, en tant qu’analyste, après quinze années d’analyse, et quelques années d’études sur le sujet, je ne voulais pas mettre mes pas dans les traces des uns ou des autres et faire « du Dolto » ou « du Lacan » ou « du Jung ». Je ne voulais pas reprendre les luttes d’écoles auxquelles se sont identifiées des générations de psychanalystes. J’ai intégré et mêlé dans ma pratique ma connaissance des faits  artistiques et des textes psychanalytiques. C’est spécial, mais efficace.

Les gens sont des conteurs, chacun y va de sa mythologie personnelle et le cabinet n’est rien d’autre qu’un Atelier.

Jusque-là, j’avais toujours fait confiance en ma génération. J’étais fière de lui appartenir. Je pensais pouvoir m’adapter sans souci au nouveau monde qui se profilait derrière Internet et le recours à l’informatique. Nous en avions vu d’autres. Nos enfants sont devenus la nouvelle génération. Une vraie nouvelle vague car si nous l’avions été pour nos parents, ceux-ci sont encore plus différents. D’abord parce qu’ils n’ont plus les mêmes sources de savoir que les nôtres. Leurs cerveaux se sont construits tout à fait autrement. Il a fallu s’adapter, les aimer ainsi, créer des voies d’accès de communication sans virer dans le jeunisme idiot.

Aujourd’hui, je crains de m’exprimer comme le fond les vieux de chaque génération : avec nostalgie et regret. J’ai l’impression d’avoir été trompée, manipulée.

Nous avons été contraints de renoncer à toutes sortes d’habitudes consistant à aller par exemple vers une personne spécialisée quand nous en avions besoin. Le médecin, pour nous faire soigner. Le banquier, pour s’occuper de notre argent. La poste, pour y trouver des timbres et y déposer des colis. Il y avait des guichets et des gens que l’on finissait par connaître…

Aujourd’hui, on nous dit que nous pouvons tout faire nous-même. Aujourd’hui, nous sommes connectés au Monde. Nous savons tout, nous pouvons tout posséder, il n’y a plus de langues, plus de cultures, plus de géographies. On fait son marché dans le Monde. Sans voyager. Tout est virtuel et dans ce monde-là, où règnent les images, il suffit de surfer. C’est le miracle accompli de la Toute Puissance. En réalité, c’est le retour en enfance car ce sont les enfants qui ont ce privilège. Les enfants et Dieu. Alors nous sommes des enfants ou des dieux.

À mes yeux, nous avons atteint le summum de la solitude, de la déchéance, et de l’exclusion aussi.

Et puis, nous qui envahissions les rues pour exprimer nos opinions, nous qui avions découvert sur l’écran des premières télés les étudiants de ’68 inscrire leurs slogans sur les murs de Paris et d’ailleurs, nous qui pensions que la contestation était un droit et un pouvoir, nous avons été débordés par la lâcheté minable et sans gloire du terrorisme.

C’est sans doute ce qui nous a le plus fait imploser de l’intérieur. Les Tours du WTC se sont écroulées sous nos yeux médusés et depuis, régulièrement, des bombes viennent défigurer les bâtiments et déchirer les chairs. Et nous vivons dans la terreur de ce que ces évènements laissent dans leur sillage.

Si nous restons ce que nous sommes, nous de cette génération, nous sommes néanmoins comme infiltrés par un doute. Nous sommes-nous trompés à faire confiance ? Payons-nous un excès de légèreté ?

En tout état de cause, et cerise sur le gâteau, nous vivons aujourd’hui cette extraordinaire série du Covid-19.

En mars dernier, du jour au lendemain, nous avons été confinés sur ordre d’un pouvoir qui n’était même pas désigné officiellement.
Mais, en tant que génération indépendante d’esprit et capable d’inventivité, nous avons été nombreux à trouver des solutions transversales pour continuer à faire vivre la culture et l’enseignement. C’était le printemps, nous profitions de la merveilleuse reviviscence de la nature que l’âge nous amène à respecter et à aimer davantage.

Ce premier confinement fut finalement un assez bon moment pour la plupart qui disposions des moyens pour le penser.

Dès cette première vague, je ne pus cependant m’empêcher de songer à ces jeunes gens coincés en ville et privés de jobs de subsistances ; à nos étudiants interrompus dans leurs études. Les dossiers que j’échangeais avec eux étaient riches et débordaient largement les sujets « scolaires ».

Je pensais aussi à ces familles vivant dans de minuscules espaces avec enfants et grands-parents et qui se voyaient imposer de scandaleuses verbalisations pour avoir voulu prendre l’air trop longtemps, sur l’herbe des parcs. Déjà, je me disais : comment notre génération peut-elle admettre une telle chose ?
Sauf que la rue nous était interdite, les rassemblements l’étaient aussi et, pour nous effrayer : il nous était répété combien nous étions « à risque » !

La deuxième vague, annoncée depuis la fin de la première, reprend les mêmes slogans et répète les mêmes scénarios.

Et là, il me semble urgent de réagir. Urgent de rassembler nos forces. Puisque nous sommes en danger, écrivons, éloignés les uns des autres pour les uns et les autres.

En avril, j’ai perdu ma vieille maman sans avoir pu la revoir. Enfermée, confinée, prisonnière dans son home, elle est morte du Covid sans être entourée de ses nombreux enfants. Ce présent inouï nous a muselé le cœur. Je n’ai pas ressenti sur le moment combien c’était grave et inacceptable. C’est aujourd’hui, alors que la deuxième vague reprend ceux qui restent et recommence à l’identique, que le chagrin et le désir de rébellion refont surface.

Les vieux vont encore s’échouer dans la mort sans les mains apaisantes de leurs enfants. Les jeunes vont encore manquer une année de théâtre nocturne et de complicité estudiantine. Et nos gouvernants, qui ne renoncent à aucun de leurs privilèges, continuent de nous parler comme si nous étions des enfants désobéissants et indignes, continuent d’improviser des solutions comme autant d’emplâtres sur des jambes de bois.

J’ai le Covid et je suis dans mon lit depuis plus de dix jours. Je ne lance la pierre à personne. Je n’ai pas été spécialement imprudente. Mais j’ai donné mes cours à des étudiants désignés comme  dangereux. Cela m’est égal. Là n’est pas le vrai problème. Le vrai problème c’est la mauvaise qualité des dirigeants. L’infantilisme égocentrique qui se dégage de leurs propos.

Il était question de la Suède et le journaliste insistait sur le fait que les citoyens avaient entièrement confiance en leurs dirigeants. Cette phrase m’a frappée. CONFIANCE ! Dans ces pays, certes moins peuplés, règne une harmonie et une maturité qui rendent les prises de décisions vivables.

Et alors que nous sommes comme des bêtes prises dans un écheveau de cordes dont nous n’arrivons pas à nous dépêtrer, un évènement nous assomme, nous anéanti, nous subjugue : un professeur d’histoire, un professeur à l’identique de ce que je suis, un professeur du nom de Samuel Paty se fait décapiter en pleine rue par un extrémiste de l’Islam. Cela se passe en France.

Alors que nous traversons péniblement les épisodes de la série Covid-19, voilà ceux de la série Terrorisme qui reprennent.

Les deux séries étant reliées l’une à l’autre par l’interdit de manifester. Impossible de hurler. Impossible de leur dire que ça suffit ! Où que nous nous tournions, c’est l’impuissance qui répond. Une sorte de grisaille triste et cynique.  

Que nous reste-t-il de notre Monde ?

Gouache. Encre. Louise Bourgeois,  2008.

Entre la première et la deuxième vague de la série Covid 19, la clientèle de mon cabinet s’est purement et simplement inversée. Alors que j’y recevais depuis des années, plutôt des adultes, j’ai été soudain submergée par les demandes de jeunes âgés entre 15 et 25 ans.

Louise ; Camille ; Lucie ; Morgane ; Aurélien. Benjamin ; Alexandre ; Noémie ; Inès ; Manon ; Nicolas ; Constance ; Florence ; Alice ; Pauline ; Héloïse ; Raquel ; Nadège ; Léa… Ils surgissent dans ma consultation sans savoir souvent exactement pourquoi.

« Ça va pas ! » C’est l’entrée en matière, souvent suivie par un flot de larmes. Le chagrin d’amour est fréquent mais pas suffisamment consistant pour expliquer la dérive. Certains symptômes sont parfois bien plus graves, comme celui de l’anorexie chez les filles ou de l’absence d’investissement scolaire chez les garçons. Ils me parlent de leurs relations, de leurs désirs brisés, de leur stress. Il y a chez un grand nombre d’entre eux une perte de perspective, une carence de rêve, une impossibilité à épouser les projections parentales et une peur viscérale de décevoir. Ils se voudraient visionnaires mais n’ont guère d’horizon que celui que leur offre Internet. Et cependant, ce sont pour la plupart des enfants « gâtés ».

Des enfants qui voyagent et pour lesquels les parents se couperaient en mille. Mais ils sont sans capacité de rebond, sans révolte essentielle. Surtout les plus jeunes. Ils sont perdus. Ils manquent de repères. Ils ne s’imaginent pas dans le monde de demain et par conséquent n’y perçoivent pas leur place. Ils sont arrimés à leur GSM, ce cordon ombilical d’un ordre nouveau. Mais alors qu’ils y sont accrochés de façon viscérale, cet objet ne leur a guère servit durant le premier confinement.  « Nous n’avions plus rien à nous dire puisque plus rien ne se passait ! »

Abyssal sentiment de vertige et de vide que l’Objet inséparable ne venait pas combler. Certes, ils ont chacun (e) une histoire dans laquelle je puis glaner quelques explications justifiant leur état dépressif. Mais ils sont surtout les symptômes de notre société. Tout le travail consiste à les amener vers une conscience de leur existence. Les mettre en phase avec l’éventualité de leur désir en passant par leur identité sexuelle. Ils savent tout, ils font tout mais tout est flou, sans contour. Ils flottent. Il s’agit de les aider à s’arrimer, à s’inventer de véritables ports d’attache.

Cela peut prendre des mois, voire des années.

De les écouter, de les entendre m’apprend énormément. Je suis subjuguée parfois par leurs carences et en même temps par leur bon sens jaillissant dès lors qu’ils se sentent intéressants. Ainsi, une jeune étudiante en médecine me parle de la dissection de cadavres. Le bic m’en tombe des mains tant son discours est imprégné d’intelligence où la poésie se mêle au réalisme. Une autre, qui a perdu 30kg durant le premier confinement, me parle du corps féminin en termes inattendus. Il m’apparaît que les garçons et les filles de ces générations libres ne se comprennent pas faute d’avoir appris à se dire. Et ce ne sont pas les cours d’initiations au sexuel qui viennent combler ce no Mans Land. Ils ne savent dire ni oui, ni non et n’anticipent pas la réalité de l’autre sexe. Ces séances sont passionnantes et me réjouissent toujours.

Elles augmentent ma conscience de l’urgence dans laquelle nous sommes et mon désir de rassembler, préserver des forces vives et rebelles afin de semer encore les graines d’un monde qui soit enthousiasmant. Un monde d’inventivité peuplés d’êtres non asservis et d’animaux libres d’y exister dans une nature préservée.

 Je rêve ?

Séphora Thomas, psychanalyste, enseignante.

Hoeilaart, nov 2020.


Collage. Séphora Thomas 2020
Collage. Séphora Thomas 2015
Collage. Séphora Thomas 2019

1 COMMENT

  1. Je suis ravis tu nous raconte….et je trouve ce blog dois continuer car il reflet les changements de notre societe actuelle. Merci, Sephora. Et oui, vite une guerisson rapide!

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