Dans la fascination unique de la langue, la passion serait morte, usée.

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« Aux lecteurs du dimanche,

Le confinement m’a fait penser l’école. J’envoyai une lettre de motivation au premier jour du confinement dans un espoir de perspective, survivre à l’arrêt, à la stagnation.

L’école, l’apprentissage, apprendre, n’est pas simplement à Berne,

Paris

Persuadée que l’apprentissage sur les bancs de l’école est insuffisant, y ajouter la langue, apprendre le lieu. En réaction à un lieu où la langue dans laquelle j’écris n’est pas,

Paris centre, la situe.

L’importance du trajet dans le choix, la nécessité des pied-à-terre. Pour rentrer, je passe par l’Allemagne, puis Paris parce que c’est moins cher, pour tracer d’autres routes.

L’école est devenue la chambre, est devenue l’appartement parisien, est devenue le train. Elle est le lieu où se fabrique la langue. De l’incompréhension d’une autre, l’apprentissage de l’autre.

Il y a le doute de la folie des lieux, rien d’évident, et l’évidence même des rencontres qui l’efface. Apprendre par le manque résout l’envie constante d’être ailleurs. Les trajets et appels répétés matérialisent la distance entre les espaces. Ils doivent être justement chorégraphiés. Dans l’espace entre eux naissent une vie, un équilibre des non-lieux, danser sur les frontières. Ne pas subir les espaces ou les circonstances, se les faire alliés, qu’ils nourrissent et irriguent la tête. Le mouvement du corps est d’un autre ordre. Il n’est pas le corps qui se soumet au lieu, le construit, l’entretient. Le corps dessine le lieu dans ces mouvements incessants ; infime, du lit au bureau, ou immense, d’un pays à l’autre.

Appuyée au radiateur devant la fenêtre, rouler une cigarette et ainsi décider de commencer la journée. Je monte sur le chantier d’hier, y récupère la veste oubliée et descends l’escalier de l’entrée. Je m’en vais retrouver la perspective dans la prairie qui borde la ferme. Dans ce ballet incessant, les pensées naissent devant ce même tableau – la prairie qui borde la ferme – tous les jours des trois semaines en creux. L’esprit s’évade dans la certitude de l’image, il n’y a rien à regarder parce que ça sera toujours là. Il faut se cacher des dénonciateurs. S’il n’y avait pas ce cache-cache, la cigarette n’aurait plus d’intérêt pour ce lieu. Dans chaque lieu, elle prend un sens différent : mimétique, évidente, nécessaire, séductrice, masque ou fuite, interdite donc transgressive, rassurante comme seule invariable.

Pour tromper l’ennui du dimanche après-midi pluvieux, Les Nuits de la pleine lune, Eric Rohmer 1984. »

Texte extrait de la newsletters de novembre 2020. Pour recevoir la lettre mensuelle, envoyer un mail à pauline.duvivier@outlook.com.

Pauline Duvivier. Correspondante, étudiante.