Après la Nouvelle Vague, la Deuxième Vague….

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Fin des années cinquante apparaît ce que l’on va nommer la Nouvelle Vague. Celle-ci revendique une nouvelle grammaire cinématographique. On raconte la société, les mœurs, la sexualité, l’amour, les conflits… avec des esthétiques et des modes de production qui rompent avec le classicisme. Plus de soixante après, c’est la Deuxième Vague qui nous surprend. Certes, elle n’est pas cinématographique (qui a-t-il à filmer?), et provient du sursaut automnal de la pandémie apparue 6 mois plutôt en Chine. Cette Deuxième Vague apporte son lot de nouvelles tragédies : on confine, on ferme, on isole, on enferme. Qui ? Les citoyens, les malades, les idées, les représentations, les rires et les larmes. Plus qu’un simple enfermement, c’est une paralysie de la circulation dont il s’agit. La photographie, Youtube, Instagram et quelques films viendront montrer le vide (le vide des villes, des rues, des cieux, le vide sonore). Là où l’être humain n’est plus règne l’absence.

Depuis trois jours, les théâtres, les musées, les salles de cinéma sont fermés. Les représentations sont interdites. Ce mot interdit n’est pas utilisé. C’est la fermeture qui est généralisée. On ferme les lieux et on empêche la représentation. Car si on ferme un lieu, on interdit à autrui de s’y introduire. La représentation qui est par définition une affaire publique se voit donc annulée.
On a eu beau – lors de la Première Vague – relayer des textes d’inquiétudes de directrices et directeurs, des textes de ras-le-bol de producteurs, des plans financiers, des appels au secours, des budgets en déséquilibre, des taxes shelter vacillantes, jusqu’aux textes bouddhiques qui prônaient de ralentir la consommation de la représentation ; la Deuxième Vague n’échappe pas aux injonctions déjà mises en place par le système et fortement similaire – voire copiées – au modèle chinois : confiner et fermer.

Confinement et fermeture. Et si ces deux mots étaient les maîtres mots de ce à partir de quoi la question de la représentation dans les prochaines semaines, mois ou années devaient se conjuguer. Confiner et fermer la représentation. Rien n’interdis pour le moment les répétitions. Ou même les résidences. Pour peu que ces répétitions ne deviennent pas des représentations. Or à quoi servent les répétitions si cela n’aboutit pas à ce quelque chose qu’est la représentation. Répétez mais ne représentez pas. Cette injonction est le piment esthétique du confinement et de la fermeture.

Alors que fait-on ?

Le verbe confiner est un beau mot : il signifie toucher au confins, aux limites d’un pays, d’une terre, de toucher à un lieu par ses frontières. Au sens figuré, c’est être voisin, être proche de quelqu’un ou de quelque chose ! Quel paradoxe entre le confinement au sens d’enfermement et cette signification tactile du même mot. En 2020, le confinement prend le sens d’isolement. La fermeture est son complément direct. La fermeture physique des théâtres engage la non-représentation. Les représentations sont différées en de meilleurs temps. Elles s’entassent dans la production d’un futur qui déborde déjà d’un gigantesque lot de créations, productions. Qu’allons-nous faire avec cette montagne de reportés?

Grand lecteur d’André Gorz, je relis encore et encore ces phrases liminaires de « Misères du présent, Richesse du possible » : « Il faut apprendre à discerner les chances non réalisées qui sommeillent dans les replis du présent. Il faut vouloir s’emparer de ces chances, s’emparer de ce qui change. Il faut oser rompre avec cette société qui meurt et qui ne renaîtra plus. Il faut oser l’Exode. Il faut ne rien attendre des traitements symptomatiques de la « crise », car il n’y a plus de crise: un nouveau système s’est mis en place qui abolit massivement le travail. » La pandémie et ses acolytes que sont le confinement et la fermeture pourraient-ils être ce nouveau système dont Gorz parle en 1997 !

C’est le travail qui est mis en question. Et peut-être de manière définitive ! La grande opération du travail qui se délocalise, non plus vers d’autres pays, mais vers le télé-travail, le travail à domicile. Travailler n’implique plus de sortir, de partager des idées, des forces, des idées, des idéaux, d’échanger et de créer. La délocalisation se réduit au foyer. Alors comment faisons-nous avec le théâtre ? Malgré qu’il existe des logiciels de répétitions, qu’il soit possible de diffuser des moments de théâtre via de nombreuses plateformes, la représentation est mise à mal.
Il faudra bien un jour prochain se dire que le confinement et la fermeture impliquent un déploiement de nouvelles esthétiques. Mais lesquelles ? Dans les replis du présent, à nous de trouver cette nouvelle esthétique. La Nouvelle Vague de la Deuxième Vague !

Michel Bernard
Metteur en scène
Bruxelles, le 27 octobre, J+3 de la fermeture / Deuxième Vague

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